Quand on voyage en Inde ou qu'on s'intéresse à son artisanat, on finit toujours par croiser la question des castes....
Comprendre le système des castes en Inde
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Album de 72 aquarelles représentant des métiers et des communautés du sud de l'Inde réalisé pour des missionnaires américains, 1837
Quand on voyage en Inde ou qu'on s'intéresse à son artisanat, on finit toujours par croiser la question des castes. Le sujet fascine autant qu'il dérange, et il est souvent résumé à des clichés. Voici quelques clés pour comprendre un système ancien, complexe, officiellement combattu par la loi, mais qui pèse encore sur la société indienne.
Varna et jati : deux notions à ne pas confondre
Le mot « caste » vient du portugais casta, qui signifie « race » ou « lignée ». Il recouvre en réalité deux notions indiennes bien distinctes.
Les varnas sont un schéma théorique en quatre grandes catégories, décrit dans les textes anciens :
- les brahmanes, prêtres et lettrés ;
- les kshatriyas, guerriers et gouvernants ;
- les vaishyas, commerçants et agriculteurs ;
- les shudras, artisans et serviteurs.
Les jatis sont les groupes réellement vécus au quotidien. On en compte plusieurs milliers à travers le pays. Une jati est souvent liée à une région et, historiquement, à un métier. On y naît, et on s'y marie traditionnellement.
C'est la jati, bien plus que le varna, qui structure la vie sociale. Et la hiérarchie entre jatis varie d'une région à l'autre : le schéma en quatre cases est une grille de lecture, pas une carte fidèle de la réalité.
Aux origines d'un système

La notion de varna apparaît dans les textes védiques, il y a environ trois millénaires. Un hymne célèbre du Rig-Veda décrit les quatre varnas comme issus des différentes parties du corps d'un être primordial. Plus tard, des traités comme les Lois de Manu codifient les devoirs et les interdits de chacun.
Les historiens soulignent pourtant que la réalité a toujours été plus mouvante que les textes. Des groupes ont changé de statut au fil des siècles, des jatis se sont formées ou ont disparu, et les pratiques variaient beaucoup selon les régions.
La colonisation britannique a joué un rôle important. À partir de la fin du XIXe siècle, les recensements coloniaux classent et hiérarchisent officiellement les castes. En les inscrivant dans l'administration, ils ont contribué à figer des identités jusque-là plus souples.
Le système n'est pas non plus propre aux hindous : des distinctions de caste existent aussi, sous d'autres formes, chez des musulmans, des chrétiens ou des sikhs d'Inde.
Les Dalits et l'intouchabilité
En dehors des quatre varnas se trouvaient les groupes considérés comme « intouchables ». Associés aux tâches jugées impures (nettoyage, travail du cuir, crémation), ils ont subi pendant des siècles une exclusion sévère : interdiction d'entrer dans certains temples, de puiser au même puits, de partager un repas.
Ils se désignent aujourd'hui sous le nom de Dalits, qui signifie « opprimés » ou « brisés ». L'administration parle de Scheduled Castes (castes répertoriées). Selon le recensement de 2011, elles représentent environ 16,6 % de la population indienne, soit plus de 200 millions de personnes.
Leur combat a une figure centrale : B. R. Ambedkar (1891-1956). Né dans une famille dalit, il devient juriste et économiste, diplômé de Columbia et de la London School of Economics. Il préside le comité de rédaction de la Constitution indienne. En 1956, peu avant sa mort, il se convertit au bouddhisme avec des centaines de milliers de ses partisans, pour rejeter le système des castes.

Ce que dit la loi
La Constitution de l'Inde indépendante, entrée en vigueur le 26 janvier 1950, interdit toute discrimination fondée sur la caste. Son article 17 abolit l'intouchabilité et en fait un délit. Une loi de 1989 renforce la répression des violences commises contre les Dalits et les populations tribales.
L'Inde a aussi fait un choix fort : la discrimination positive, appelée « réservations ». Des quotas de places sont réservés dans les universités publiques, la fonction publique et les assemblées élues :
|
Groupe |
Part réservée (emplois publics nationaux) |
|---|---|
|
Castes répertoriées (Dalits) |
15 % |
|
Tribus répertoriées (Adivasis) |
7,5 % |
|
Autres classes arriérées (OBC) |
27 % |
|
Catégories économiquement faibles (depuis 2019) |
10 % |
Ce système a permis l'émergence d'une classe moyenne et d'élus dalits, jusqu'à la présidence de la République. Il reste pourtant très débattu : certains le jugent indispensable pour réparer des siècles d'exclusion, d'autres estiment qu'il entretient les identités de caste qu'il cherche à dépasser.
Castes et métiers d'artisanat
Historiquement, de nombreuses jatis étaient liées à un métier transmis de génération en génération : potiers, tisserands, forgerons, orfèvres. En Inde du Nord, les Sonars (du sanskrit suvarna, « or ») sont ainsi traditionnellement associés au travail des métaux précieux. Dans le Sud, les communautés Vishwakarma revendiquent l'héritage des métiers du métal, du bois et de la pierre.
Ce lien explique en partie pourquoi tant de savoir-faire, comme ceux des ateliers de Jaipur, se transmettent encore au sein des familles. Mais il a aussi longtemps enfermé des personnes dans une activité déterminée par leur naissance.
Aujourd'hui, le lien entre caste et métier s'est largement distendu. Beaucoup d'enfants d'artisans choisissent d'autres voies, et des personnes de toutes origines apprennent les métiers d'art. Acheter un bijou fait main, c'est soutenir un savoir-faire, et c'est aussi l'occasion de s'intéresser aux conditions de travail de celles et ceux qui le fabriquent.
Et aujourd'hui ?
La caste a perdu beaucoup de son poids dans la vie quotidienne, surtout dans les grandes villes. Dans les transports, au bureau ou à l'université, les règles de séparation d'autrefois ont largement disparu. Les écarts restent pourtant marqués entre villes et campagnes, et d'une région à l'autre.
Le mariage reste le domaine où la caste pèse le plus. Selon une enquête du National Council of Applied Economic Research, environ 5 % seulement des mariages en Inde unissent des personnes de castes différentes. Les petites annonces matrimoniales, en ligne comme dans les journaux, mentionnent encore souvent la caste recherchée.
En politique, la caste reste un levier majeur. De nombreux partis s'appuient sur l'électorat d'une ou plusieurs communautés, et les quotas font régulièrement l'objet de batailles électorales.
Les discriminations n'ont pas disparu. Des violences contre les Dalits sont encore signalées chaque année, et certains métiers, comme le nettoyage manuel des égouts, restent occupés très majoritairement par des Dalits.
Enfin, l'Inde s'apprête à compter ses castes pour la première fois depuis 1931. Le gouvernement a décidé le 30 avril 2025 d'intégrer la caste au prochain recensement, dont le dénombrement de la population est prévu en février 2027 (source). Ses résultats nourriront sans doute de nouveaux débats sur les quotas et les inégalités.
Un sujet à aborder avec nuance
Le système des castes n'est ni un vestige disparu, ni une règle figée qui dicterait toute la vie indienne. C'est une réalité sociale en pleine transformation, que les Indiens eux-mêmes débattent vivement.
Pour le voyageur ou l'amateur d'artisanat, mieux la comprendre, c'est porter un regard plus juste sur le pays. C'est aussi éviter les questions maladroites : en Inde, on ne demande pas à quelqu'un sa caste.
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